Mardi 21 février 2012 2 21 /02 /Fév /2012 15:32

 " Ah les chiens !", me suis-je dit vers 14h, en terminant un café.

Je lisais un article sur l'Iran, et plus précisément sur la pauvre Sakineh. Elle y est, semble-t-il, condamnée à mort par lapidation. Oui, car là-bas, cette peine capitale est sakinehprévue dans le code pénal. Un article, le 104 pour être précis, impose même l'utilisation de pierres spéciales : elles ne « doivent pas être trop grosses pour ne pas tuer du premier coup, ni trop petites, la mort devant être lente et provoquer la souffrance pour expier la faute ».

La lapidation… Des être humains qui tuent leurs semblables, lentement, à coups de cailloux, ni trop gros, ni trop petits.

C'est du propre, me suis-je dit.

Alors quoi ?! Ont-ils perdu la tête ? Je peux admettre qu'une femme trompant son mari, et bafouant de ce fait le valeureux sacrement du mariage, puisse mériter une gifle afin, si l'on y tient, "d'expier sa faute". Et encore, faudrait-il préciser qu'il en va de même pour l'homme infidèle.

Mais la lapidation…

Comment un être humain peut-il en venir à une telle extrémité ? Entre la baffe salvatrice, qui permet d'éviter l'ulcère, et l'exécution à coups de cailloux par les habitants du quartier, il y a un tel gouffre qu'il peut sembler aussi vaste que celui nous séparant, nous occidentaux bien élevés, de nos amis les animaux.

Pourtant, c'est évident, ils sont bien humains. Excepté un leur teint et quelques traits différents, l’essentiel est parfaitement semblable. Je parle là de l'intérieur, le cerveau et les boyaux, qui pour le coup ne varient pas même d'un demi-ton de couleur.

Alors le problème doit définitivement venir de la manière dont ils pensent.

J'essaie de les imaginer.

D'imaginer celui qui, revenant de la lapidation d'une voisine, abonde sincèrement dans le sens de son ami lorsqu'il considère que "justice a été faite proprement" et que "c'était la seule bonne chose à faire". D'imaginer ces deux hommes remercier un des membres du staff de la lapidation, un policier, pour l'excellente tenue et la sobriété de la manifestation. De les imaginer se séparant, en un au revoir poli, et rentrant chez eux pour regarder la télévision en famille. Cruels et cyniques qu'ils sont, je les imagine même manger des pistaches.

En repensant pour la deuxième fois "Ah, les chiens !", je me dis que quelque chose ne va pas.

Et cette chose qui ne va pas est fort simple : si l'on avait passé sur leur télévision une vidéo de moi, hier, vers 4h30 du matin, dansant passablement éméché sur Lee Curtis, aux côtés d'une femme à moitié nue… nul doute qu'ils auraient pensé "Ah le chien !" avec un mépris aussi sincère que le mien. Et me voyant bêtement excité devant le sexe opposé, par simple envie, sans désir, je les imagine se disant : "le gouffre qui nous sépare de cette chose alcoolisée semble aussi vaste que celui nous séparant, nous adeptes de l'Islam, de nos amis les animaux".

Alors voilà comment, naturellement, on devient le chien de l'autre.

Bien sûr, l'exemple de la lapidation est un cas extrême de discordance entre notre bonne vieille culture occidentale, qui nous fait tuer des Islamistes au nom de la Liberté, et ces vilains Iraniens, qui tuent par lapidation les femmes adultères.

Mais cela fonctionne aussi avec ma voisine du dessus, qui est également une chienne : elle a appelé les flics pour tapage nocturne sans prévenir, à 23h30, le soir de mon anniversaire, alors que j’avais mis un mot près des poubelles ; de son côté, je dois également être un chien, vu la musique que j'écoute et l'odeur qui sort de mon appartement pour emplir la cage d'escalier… et elle, en plus, a la justice de son côté. C'est dire si elle a des arguments pour se sentir dans son bon droit. Et puis, de toute façon, on est toujours persuadé d'avoir raison, sinon, bien évidemment, on changerait d’avis.

Ainsi donc, suis-je face à mes deux lapideurs, au policier et à la voisine du dessus. Je les range ensemble par commodité, mais aussi parce que mon mépris est à peu près de même mesure : certes, la révolte est grande contre cette vilaine administration de la Justice iranienne, mais au moins elle ne ponctionne pas 120 euros d'amende sur mon compte. C'est aussi dire que ma haine contre les lapideurs reste relative ; loin des yeux, loin du coeur. 

Difficile d'imaginer si ma voisine et les Iraniens feraient bon ménage ; je suis persuadé que sur nombre de sujets, comme la foi ou encore les critères de décence vestimentaire, peut-être même la couture, qui sait, ils pourraient se retrouver. Quoi qu'il en soit, ils tomberaient facilement d’accord pour dire que je suis un bon à rien. S'il ne faut que cela pour les rapprocher…

Alors, qui a raison ? Sakineh-Mobilisation-a-Paris_pics_390.jpg

Moi, bien évidemment. Car je ne suis pas un bon à rien, ça j'en suis sûr. Et la qualité de mon éducation me permet d'être sincère avec moi-même d'une manière plus intelligente que les lapideurs et que la vieille (qui a surement dû arrêter l'école en bas âge, pendant les années de guerre).

Sur une longue droite, on pourrait ranger tous les Iraniens, ainsi que tous les habitants de mon immeuble, et tous les habitants de la terre d'ailleurs, du plus gentil au plus vilain. De l'activiste anti-lapidation au perfectionniste qui choisit les pierres les plus pointues et arrive en avance pour être tout devant ; de la voisine qui passe à l'anniversaire avec une bouteille de Champagne et un cadeau, à celle qui appelle directement les flics, sans préavis. Chacun a sa place dans ma droite ; et chacun a sa droite. Et malgré mon altruisme, mon extrême gentillesse et ma tolérance, je suis sûr qu’on trouverait quelqu’un sur terre pour me considérer comme un sombre pourri.

Bon, mais cela étant dit, même si tout n'est que jugements de valeur, même si tout est subjectif, même si les choses se contentent d'être et ne sont intrinsèquement ni bien, ni mal, rien ne me semble pouvoir justifier la lapidation. Le caractère destructeur de la violence ne peut faire d'elle un progrès. Cela fait d'ailleurs plusieurs siècles qu'on travaille sur le sujet. Alors forcément, pour nous, ces pratiques moyenâgeuses sont la preuve d'un défaut de développement. Et puis quand même, tuer quelqu'un, c'est faire preuve d'une intolérance particulièrement grave à l'encontre de ce qu'il est ; et l'intolérance est un comportement tellement affreux qu'il doit être sanctionné : c'est un peu au tour des lapideurs "d'expier leur faute", n'est-ce pas ? Cela pourrait-il justifier une guerre ? Dans la tête des lapideurs, pas celle de ma voisine, elle s'en fiche, nul doute qu'une guerre nous ferait, plus que jamais, devenir des chiens… agressifs de surcroît.

Aussi devrai-je supporter que le projet de l'autre puisse s'accomplir,  sans lui en refuser le droit simplement parce qu'il n'est pas conforme au mien.

Ce doit certainement être ça, la tolérance.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par idee-envoyee
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